ACADEMIE DE L'INUTILE
L'Université, exclusivement centrée sur sa fonction utilitaire et professionnelle, devient une composante directe de l'activité économique et il lui est de plus en plus difficile de remplir son véritable rôle, la fonction critique. « L'Université d'aujourd'hui est un lieu anti-culturel, voire un antre de barbares. » Gaétan Daoust, professeur, Université de Montréal.
Comme antidote il s'agit de pratiquer l'art de l'inutile, c'est à dire le plaisir de la pensée pour elle-même, la libre pensée.
Plus lutile tombe dans labjecte, plus linutile devient noble.
Tout ce que vous croyez utile est inutile.
Tout ce que vous croyez superflu est fondamental.
Il ny a pas déchelle de valeur puisque le premier venu peut la mettre à lenvers et limposer par la publicité, le conditionnement, la propagande, lendoctrinement.
Une échelle nest inoffensive quallongée par terre. Il est urgent de prendre conscience de linutilité de toute chose.
Ainsi Tchouang-tseu (environ 350 av J.-C) et Cioran (1911-1995) avaient-ils fait vu dinutilité.
Certes les réflexions de Cioran sont aux antipodes de la pensée unique.
Mais, au fait, quest-ce que la pensée unique ?
Cest une pensée correcte, donc molle, consensuelle, bienveillante parfois jusquà la viscosité.
Elle est le plus souvent moralisante, au besoin larmoyante mais pourtant toujours dominante.
Lautre pensée est donc incorrecte parce que lexpression de la révolte, de la rébellion, de la provocation.
Elle peut être sauvage, insolente, polémique ou festive.
Mais pour mériter le terme de pensée, il lui faut surtout être indépendante.
Une pensée qui a su sabstraire des multiples conditionnements sociaux.
Seule la libre pensée caractérise lhonnête homme.
Mais avant dentamer toute discussion, il faudrait au préalable se mettre daccord sur la relativité générale de la signification des mots employés. Malheureusement personne na de temps à perdre avec une telle mise au point. Il y a tellement de choses plus intéressantes à découvrir que la vérité : du dernier petit ami de telle chanteuse aux pronostics relatifs à la Coupe du Monde.
Pourtant, à un certain niveau de réflexion, on ne peut se comprendre en utilisant le langage sans précaution.
Les mots nexistent que pour que les membres de la société sachent ce que celle-ci attend deux. Le langage permet au sujets sociaux de se comprendre afin quils uvrent à la bonne marche de la société. Le langage permet dimposer à tous, la norme ( nul nest censé ignorer la loi ), cest le liant social, linstrument du conformisme social.
« On croit les choses parce quon a été conditionné à les croire »
(Aldous Huxley, Le meilleur des mondes.)
Le premier mot que le docteur Moreau apprend à ses créatures cest «Il faut respecter la loi » (LIle du Docteur Moreau, H.G. Wells). Chaque mot a son rôle social à jouer dans la tête de ladministré même sil na pas la même signification dans chaque classe sociale, dans chaque sphère déducation.
La société évoluant, les mots évoluent en même temps. Le monde souvrant de plus en plus sur lextérieur, certains mots disparaissent ou voient leur sens altéré, dautres sont récupérés (fuck), et tout le monde nest pas toujours capable de suivre.
Déjà lors de la construction de la tour de Babel cest lincompréhension générale qui fut la cause du bordel ambiant et qui selon la Bible, aurait empêché lachèvement de lédifice. Cest quen effet le langage est destiné aux esclaves. Quils soient riches ou pauvres nest pas la question. Les mots ne sont pas faits pour aider lhomme à trouver les réponses aux questions quil se pose sur lexistence et sur labsurdité de sa condition. Lécriture a été inventée pour tenir la comptabilité des paysans et des commerçants. Puis elle a servit a fixer la loi (code dHammourabi). Ensuite les religions sen sont emparée et ne lont plus lâchée, puisque toute pensée, la plus laïque soit-elle, sent encore leau bénite.
Ainsi tout dialogue philosophique est une gageure, les mots n'ont pas été conçus pour chercher un sens à l'existence.
Quest-ce que chacun met derrière âme, esprit, conscience, foi, égalité, solidarité, culture, sans parler de Dieu ou des mots savants qui ne préoccupent que quelques cercles ?
Quest-ce que les lois universelles de la nature, fondements de la métaphysique des murs pour Emmanuel Kant ?
«Agit comme si ton action pouvait être érigée en loi universelle de la nature ». Mais les lois universelles de la nature font bien rigoler les malfrats, des plus petits aux plus grands, mais on continue demployer des mots à forte connotation idéologique, en loccurrence judéo-chrétienne, qui ne signifient plus rien.
Kant voulait créer une morale sans référence divine, mais Dieu était toujours dans sa tête. Comme dans celle de Descartes, qui sest donc retrouvé dans lincapacité de véritablement faire table rase.
Pour Platon il ny a rien à dire puisque avant de dire quoi que ce soit il faudrait se défaire des opinions établies et des propagandes dominantes.
De même Wittgenstein ne voit dans la philosophie que des quiproquos et des malentendus engendrés par nos manières de parler. Avec des mots nous pouvons seulement décrire des faits et encore. Quant à discourir sur le monde ou sur lexistence, cest trop affaire de circonstances, de contexte, le plus souvent indescriptibles et indicibles. Les mots quon va utiliser nont pas été conçus pour de telle digressions, il ne peut sen suivre quune mauvaise compréhension générale, des illusions métaphysiques, un verbiage inutile.
Par conséquent, « Ce quon ne peut dire, il faut le taire. »
Déjà Tchouang-tseu disait : « Qui sait ne parle pas, qui parle ne sait pas ».
« [Chez Tchouang-tseu] le langage crée des dichotomies que les petits esprits prennent pour des oppositions réelles, ce qui suscite entre eux des conflits interminables. Ces combats futiles les épuisent et finissent par les détruire ».
« Le sage ne se laisse pas enfermé dans les formes du langage, dont il perçoit larbitraire, mais "se laisse guider par le manifestation des choses". Il les voit se manifester à lui, ou en lui, et se règle sur ce quil voit. Les choses ne cessant de changer, il "adapte son langage au changement" ».
Jean-François Billeter, Études sur Tchouang-tseu
Cest à dire quil sagit de bien observer les situations, afin dy "voir clair", malgré la propagande, les conditionnements et autres manipulations des esprits.
« De quelle manière faut-il apprendre ou découvrir la nature des choses ?.. Quil nous suffise davoir reconnu que ce nest pas des mots quil faut partir, mais que cest dans les choses mêmes quil faut les apprendre et les chercher
Et il nest guère sage de sen remettre aux mots du soin de soi-même et de son âme ». Socrate, le Cratyle.
Alain Badiou dans Circonstances 1 arrive à une conclusion un peu différente et que nous ferons nôtre : « les seules considérations qui méritent dêtre exprimées ne peuvent être quironiques, polémiques, sarcastiques, à contre-courant et scandaleuses. »
On ne peut philosopher avec des mots, on ne peut que jouer avec.
Et seule lirrévérence mérite de troubler le silence.
Toute politique, même la subversion ; tout art, même le dadaïsme ou le surréalisme ; toute pensée radicale, même le situationnisme, peuvent être récupérés par le Marché
sauf lantiprocréationnisme, parce quil est une philosophie individuelle de lexistence. Rien ni personne ne peut avoir de prise sur lui. L'antiprocréationnisme est une sorte d'anarchisme non-violent. Développement dans un essai en ligne, sur le site " philippe.annaba.free.fr "
Avertissement : le lecteur de Bienheureux les stériles pourra trouver fastidieux ou prendre comme le signe de la facilité, le recours à tant de citations. Mais pour la plupart des gens et compte tenu du poids des conditionnements sociaux qui pèse sur tout un chacun, le discours qui suit est tellement inhabituel, choquant, aberrant, ou subversif, quau moins lauteur pourra paraître moins fou, sil nest pas tout seul à raisonner ainsi, à travers les siècles des siècles, et dun bout à lautre du monde.